place de l'être humain en nature

Renaturer, quelle place pour l’humain ? (2/2)

Dans la première partie de cet article en 2 chapitres, nous avons fait les constats suivants : 

  • les projets de renaturation se multiplient sous l’impulsion du politique et du privé (quand ils comprennent l’urgence liée au changement climatique). 
  • Cependant, ce changement climatique étant complexe, nous ne sommes pas en mesure de prévoir ce que sera la météo locale dans 50, 20 ou même 10 ans.
  • Aussi, on ne peut pas se baser sur des prévisions sur la météo pour savoir quelles essences végétales seront adaptées au climat de demain.

Nous en étions là de notre raisonnement à la fin du premier chapitre.

Or, face à l’incertitude, l’espèce humaine a pour habitude de se baser sur des outils de modélisation pour anticiper et choisir la réponse la plus adaptée. Cette approche fonctionne bien sur des systèmes “de petite taille”, c’est-à-dire dont on peut comprendre et suivre l’ensemble des paramètres. 

Mais le climat dépend entre autres de la biosphère, c’est-à-dire des relations entre les milliers d’espèces vivantes sur Terre. C’est un sujet qui comporte trop de paramètres qui sont trop mal connus pour que nous puissions les modéliser. 

Les outils de modélisation ne pourront donc pas nous aider à choisir ce que nous devons planter. Il nous faut autre chose, un autre outil, une autre méthode, une autre approche.

Il en existe sûrement de nombreuses. Celle que nous allons développer ensemble dans cet article est :

Le Biomimétisme.

Étymologiquement : imiter le Vivant.

Ce mot, qui devient de plus en plus répandu, désigne une méthode qui consiste à s’inspirer du Vivant pour y chercher (et y trouver !) des solutions aux situations que nous rencontrons. 

Parmi les exemples les plus connus, citons : 

  • le bec du martin-pêcheur qui inspire le profil de la locomotive du shinkansen, train ultra-rapide japonais
martin pêcheur et train
Biomimétisme appliqué au design aérodynamique
  • les structures des termitières qui servent de modèle architectural aux systèmes de climatisation des grands bâtiments, logements et centres commerciaux
termitière et bâtiment
Inspiration des termitières pour concevoir la circulation de l’air dans les picèces et bâtiments
  • les rémiges primaires des grands rapaces qu’Airbus a repris sur ses modèles d’avion les plus récents sous le nom de “Winglet”, pour diminuer la formation de traînées et optimiser la consommation de carburant.
avion plume biomimétisme
Imitation des ailes de l’aigle pour améliorer les performances des avions en vol

Par ces exemples et bien d’autres, le biomimétisme a démontré sur le terrain sa pertinence en améliorant les performances de nos systèmes humains. Mais si l’on remonte au niveau de la théorie et du concept, quelle considération peut inciter l’être humain à chercher l’inspiration au niveau des autres espèces qui composent le Vivant ?

La réponse se trouve dans l’historique du Vivant et dans sa capacité de résilience.

Les traces de la Vie sur Terre remontent à 3,8 milliards d’années avant notre ère.

Pour mémoire et comparaison, Homo sapiens (Nous !) a fait son apparition il y a 300 000 ans. Nous côtoyons donc, sans nous en rendre toujours compte, des espèces beaucoup plus anciennes que nous. Pour reprendre le mot de Bernard de Chartres : “Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants”.

A titre d’exemple, les nautiles sont présents sur Terre depuis 400 millions d’années. Les arbres de la famille du gingko remontent, quant à eux, à 250 millions d’années. Les mousses sont apparues il y a 500 millions d’années et les algues les plus vieilles datent d’il y a un milliard d’années.

Ca, c’est pour l’historique.

nautile
Nautile, espèce marine vieille de 400 millions d’années

Mais le plus important est aussi que ce que nous appelons “Vie”, quelle que soit sa forme, a donc 3,8 milliards d’années. Pendant ce laps de temps, elle a traversé des événements divers et variés dont quelques-uns (cinq) suffisamment forts pour que l’espèce humaine les identifie a posteriori et les baptise du nom de crises.

Malgré ces crises qui ont vu l’extinction de nombreuses espèces, la Vie a continué à être, sous différentes formes. Et aujourd’hui, à l’heure où les changements du climat semblent se produire à une vitesse sans précédent dans l’histoire de la Terre, chercher nos solutions du côté de ce Vivant qui a fait la preuve de sa résilience semble tout à fait justifié, raisonnable, et judicieux.

La question qui se pose à nous est donc maintenant : 

Comment appliquer le biomimétisme au sujet de la renaturation ?

L’approche biomimétique va consister à observer ce que la nature remettrait en place, par elle-même, sur le lieu que l’on souhaite renaturer. A partir d’un sol à l’état de friche, la végétation revient par étapes : les plantes couvre-sols, puis les essences pionnières, puis les essences dites AFI (Architecte, Fertilisante, Ingénieure), et enfin ce que l’on appelle la forêt native.

foret native
La forêt native : une forêt suffisamment ancienne pour avoir été en libre évolution pendant 2 à 300 ans

Cette forêt native a les qualités que l’on souhaite retrouver sur nos territoires : 

  • capacité à se guérir après des épisodes traumatisants (sécheresse, tempête,…)
  • capacité à s’adapter aux évolutions climatiques
  • sobriété en eau
  • autonomie en entretien
  • accueil de la biodiversité historiquement locale

C’est cette forêt native qui peut guider l’action de renaturation, parce qu’elle conduit à une végétation sur laquelle on peut identifier les caractéristiques qui permettent la résilience.

Dans nos villes, les qualités d’une telle végétation, inspirée par la forêt native, vont se traduire en bénéfices concrets : 

  • végétation qui devient autonome en eau et se contente des précipitations
  • disparition des charges d’entretien 
  • disparition des besoins de replantation
  • amélioration de la thermique des bâtiments et des espaces extérieurs voisins (îlot de fraîcheur)
  • absorption des précipitations et allègement de la charge sur les réseaux d’eau
  • atténuation des bruits de la rue 
  • isolation visuelle 
  • amélioration de la qualité de l’air (CO2 et micro-particules) 
  • renforcement du confort visuel et du cadre de vie
  • densification des trames vertes et bleues, garantes de la qualité de vie des habitants

Parmi ces bénéfices, certains sont liés au fait que l’on met en place des végétaux, et ces bénéfices seraient observables quelles que soient les plantes réintroduites. C’est le cas pour : l’atténuation des bruits, l’isolation visuelle, l’amélioration de la qualité de l’air et le confort visuel.

Lorsque l’on plante des végétaux adaptés au lieu de plantation (des essences locales, voire natives), et quand on les plante jeunes (c’est-à-dire quand ils ont la plus grande capacité d’adaptation, entre 1 et 3 ans), ces premiers bénéfices se trouvent renforcés et d’autres éléments de la liste s’ajoutent. Ce sont : l’autonomie en eau pendant la plupart des années, la diminution des charges d’entretien, la diminution des besoins de replantation.

Services écosystémiques

Enfin, lorsque l’on plante des végétaux adaptés au lieu, lorsqu’ils sont encore jeunes, en s’inspirant des proportions entre espèces qu’on retrouve dans la forêt native, de la densité naturelle et du type de sol correspondant, alors on retrouve l’ensemble des bénéfices cités, réalisés de la façon la plus complète possible. Par exemple, on ne parle plus de diminution du besoin de replantation ou des charges d’entretien, mais de disparition de ce besoin et de ces charges. On parle même de services écosystémiques rendus par cette végétation urbaine, parce qu’en prenant cette peine supplémentaire au moment de planter, on crée les conditions qui permettent le retour de l’écosystème forestier natif : la forêt native.

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Rennes. Végétation urbaine plantée en 2022, inspirée de la forêt native . Crédit : Coeur et Canopée, https://www.coeuretcanopee.com

Ce faisant, on se débarrasse des charges récurrentes qui sont en général associées à la végétation urbaine : coûts de taille, d’arrosage, de tonte, de replantation, etc.

Et on bascule de ce modèle de dépenses récurrentes vers un modèle d’investissement : un effort supplémentaire est fourni avant la plantation (retrouver les essences végétales adaptées et leurs proportions, comprendre le sol, son état et ses besoins, mettre en place un travail adapté) mais cet effort est compensé et rentabilisé dans la durée par les économies récurrentes qui sont réalisées.

Choisir le Vivant pour maintenir confort et qualité de vie

En plus de diminuer les charges habituellement associées à la présence de végétaux, la mise en place d’une végétation inspirée de la forêt native permet, nous l’avons dit, le retour des services écosystémiques : gestion des eaux pluviales, atténuation des fortes températures, amélioration de la qualité de l’air, etc. 

Ces services sont essentiels au bien vivre en ville. S’ils ne sont pas réalisés par cette végétation bio-inspirée, alors il faut qu’ils soient réalisés par des infrastructures (nouveaux réseaux d’eau) ou des appareils (climatisation, humidificateur) qui consomment à la fois de la matière et de l’énergie. Les coûts de cette matière et de cette énergie sont payés par les municipalités ou les particuliers. Ces coûts qui, sans action de notre part, vont devenir incontournables, sont évités par la présence de végétation bio-inspirée.

Il nous revient de comprendre dès maintenant notre intérêt à miser sur ces solutions durables, économes, adaptées et basées sur le Vivant, et réduire ainsi nos besoins en matière, technologie et énergie.

L’être humain observe, comprend puis agit de façon adaptée

Pour synthétiser, l’approche biomimétique incite l’intervention humaine à se dérouler en deux temps : 

  • un temps d’observation du Vivant, de compréhension de son fonctionnement, de la direction de son évolution,
  • un temps d’action qui s’insère dans l’évolution naturelle, déduite de la phase d’observation

Ainsi donc, dans cette approche, la place de l’être humain n’est pas celle d’un ingénieur incroyable qui, partant d’une page blanche, modéliserait ce qui a le plus de probabilités de fonctionner. Elle n’est pas non plus celle d’un architecte de génie qui tenterait de capter par son imagination le design d’une végétation super-pertinente. 

La place de l’être humain est celle d’un bon observateur qui est capable de saisir des évolutions qui se déploient sur une échelle de temps différente de la sienne, celle des arbres. De cette observation, il devient capable d’identifier là où son action va permettre d’accélérer le mouvement naturel, de façon juste et adaptée, sans sous-estimer la capacité du Vivant à revenir.

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Observer les processus naturels pour comprendre leurs fonctionnements et en déduire une action pertinente. Le Biomimétisme.

Cette approche se retrouve dans la méthode Miyawaki, quand celle-ci est déployée conformément aux recommandations de son fondateur, le botaniste Akira Miyawaki.

Obstacles culturels, récompense inespérée

Culturellement, se rallier à cette méthode peut se révéler difficile pour plusieurs raisons.

Nous sommes habitués à être en contrôle de nos actions du point de départ jusqu’à leur terme. Or avec cette approche, nous ne maîtrisons ni l’inspiration de ce qui va être planté, ni la façon dont la végétation va croître. Mais nous pouvons en comprendre les fondements et les promesses.

Nous sommes habitués à quitter un chantier lorsque celui-ci présente un aspect final satisfaisant. Or après la plantation d’une micro-forêt bio-inspirée, le terrain ressemble à un champ de tiges nues, beaucoup moins gratifiant que quelques beaux grands arbres encore chargées de leurs feuilles… Mais planter jeune, c’est planter pour longtemps.

Nous sommes accoutumés à réaliser 100% du travail à accomplir. Or ici, nous ramenons moins d’1% des espèces qui vont peupler le lieu à terme, et moins d’un pour mille des individus qui vont le fréquenter. Nous travaillons en co-opération avec le Vivant et nous n’en comprenons pas finement les mécanismes. Mais cette absence de compréhension est compensée par les excellents résultats que le Vivant obtient depuis des milliards d’années.

Cette co-opération avec le Vivant a des coûts culturels, on vient de le voir. Mais elle a aussi l’énorme avantage de mettre à notre disposition un bras de levier fantastique dont nous nous privons lorsque nous voulons être en contrôle total : la formidable capacité du Vivant à se déployer, y compris dans des terrains qui lui sont a priori hostiles.

Aussi, à un moment de notre histoire où les ressources se font chères, cette opportunité de co-opérer avec un Vivant qui a encore les moyens de revenir pour nous permettre de bien Vivre est inestimable.

A nous de la saisir.

marcher en nature
Vers un futur harmonieux, sain, possible, joyeux, avec le Vivant.

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